Expositions : Musée Saint-Georges, Liège, 2006

La Caravane du Caire.
L'Égypte sur d'autres rives.


Section II
Amateurs éclairés : l'égyptophilie des Lumières

Le Moyen Âge

Le contact direct avec la civilisation pharaonique s'est perdu durant le Moyen Âge. Cependant une certaine image de l'Égypte, empreinte de mystère, continue à être véhiculée grâce aux textes antiques et arabes ainsi que par quelques épisodes bibliques : l'histoire de Joseph, l'Exode, la fuite de la Sainte Famille...

Même si certains Pères de l'Église dont Eusèbe de Césarée, Rufin d'Aquilée ou Saint Augustin donnent des cultes pharaoniques une image démoniaque, l'Égypte reste, dans l'imaginaire collectif, le berceau de la médecine et de l'étude des étoiles ainsi que la patrie d'Hermès Trismégiste.


Les Temps Modernes

Avec la Renaissance et l'humanisme, le souci de redécouvrir l'Antiquité va remettre au goût du jour la civilisation pharaonique tenue en haute estime par les "Anciens". L'étude de l'Égypte ancienne se fera essentiellement à travers des oeuvres égyptianisantes et avec les monuments de Rome, les plus remarquables étant les obélisques importés par les empereurs romains.

L'un des aspects les plus marquants est la fascination des humanistes pour les hiéroglyphes même s'ils n'en ont qu'une vision filtrée, leur connaissance provenant d'auteurs platoniciens ou néo-platoniciens. Pour eux, les hiéroglyphes renfermaient un savoir fondamental réservé aux initiés en dehors de toute contingence linguistique.

Cet intérêt pour les signes sacrés explique le succès du manuscrit d'Horapollon, Hieroglyphica. Découvert en 1419, il fut largement diffusé dans les milieux intellectuels florentins. L'engouement se renforce en 1462 lorsque le moine toscan Leonardo Da Pistoia sort de l'ombre un manuscrit contenant quatorze dialogues attribués à Hermès Trismégiste, considéré comme le dépositaire de la pensée pharaonique. La traduction latine de cet ouvrage grec fut confiée à Marcile Ficin.

À cette époque en Europe, les inscriptions hiéroglyphiques sont très rares. Les érudits reprennent divers symboles retrouvés dans les temples antiques et cherchent à les interpréter. Le processus entraîne la création de nouveaux hiéroglyphes auxquels Philippe Moret donna le nom de "néo-hiéroglyphes" de la Renaissance.


L'œuvre de Lambert Lombard

L'intérêt pour les néo-hiéroglyphes se concentre principalement en Italie.

Lambert Lombard, L'offrande refusée de JoachimCependant on en trouve des traces à Liège dans l'œuvre de Lambert Lombard (1505/6-1566). Si ses toiles sont constellées de références à l'Égypte ancienne, parsemées de pyramides et d'obélisques semblables à ceux qu'il a pu voir à Rome, c'est surtout l'utilisation récurrente de néo-hiéroglyphes qui est intéressante dans l'œuvre de l'artiste liégeois.

L'auteur s'est directement inspiré de l'Hypnerotomachia Poliphili plus connu sous le titre du Songe de Poliphile, roman de Francesco Colonna imprimé en 1499. L'ouvrage relate le parcours initiatique de Poliphile pour retrouver sa bien-aimée Polia. Le périple du héros le conduit dans de nombreuses ruines antiques ornées notamment de hiéroglyphes inventés par Colonna. Considérés comme authentiques, ils furent copiés, recopiés et commentés jusqu'à l'aube du déchiffrement des véritables hiéroglyphes par Jean-François Champollion en 1822.

Lombard trouve également son inspiration dans le traité Hieroglyphica de Jan-Pierus Valerian (milieu du XVe siècle). Se basant sur l'ouvrage d'Horapollon, Valerian commente et interprète bon nombre de hiéroglyphes.

Détail de Saint Paul et Denis devant l'autel du dieu inconnuOn retrouve ces néo-hiéroglyphes aux côtés de compositions originales dans les toiles et dessins de Lambert Lombard exposées dans la seconde section de l'exposition.

La combinaison de ces signes a un sens et peut être décodée. Ainsi dans le tableau représentant Saint Paul et Denis devant l'autel du dieu inconnu, le piédestal du dieu est décoré de trois néo-hiéroglyphes : un oeil, un lion et un soleil qui signifient que Dieu (l'oeil) est grand (le lion) et éternel (le soleil).


Parmi les nombreux dessins de Lambert Lombard présentés à l'exposition et témoignant de l'intérêt de l'artiste pour la civilisation pharaonique, notons une représentation d'Osiris-Hydrie (ou Osiris-Canope) réalisée sur base d'un extrait de l'Histoire ecclésiastique d'Eusèbe de Césarée traduite par Rufin d'Aquilée.
Ce vase à la forme pensue à l'image d'Osiris était censé contenir les eaux du Nil dont les crues étaient célébrées dans la ville de Canope. La forme de ce type de vase est d'ailleurs à l'origine du nom donné aux récipients destinés à recevoir les viscères du défunts ou "vases canopes".

Osiris-Canope

Ce dessin provenant de l'Album d'Arenberg est mis en parallèle avec la copie d'un canope provenant de la villa Albani (18e-19e siècle, Museum Vleeshuis d'Anvers).


Le XVIIe et le XVIIIesiècle

La suite de la visite nous rappelle que l'intérêt pour l'Égypte ancienne et son écriture se maintient notamment dans les travaux d'Athanase Kircher (1602-1680) qui étudie les différents monuments de Rome et les hiéroglyphes et devine qu'un lien existe entre la langue pharaonique et le copte.

La Mensa Isiaca est une autre illustration de l'intérêt des Humanistes pour la civilisation égyptienne.

Détail de la Mensa Isiaca

Cette planche de l'encyclopédie L'Antiquité expliquée et représentée en figures de Bernard de Montfaucon (1655-1741) illustre une table de bronze découverte à Rome au début du XVI siècle. Datant de l'époque impériale, cet objet égyptianisant est actuellement conservée au Musée Egizio de Turin.



Pour en savoir plus :

Dimitri LABOURY, "Renaissance de l'Égypte aux Temps Modernes. De l'intérêt pour la civilisation pharaonique et ses hiéroglyphes à Liège au XVIe siècle". Dans La Caravane du Caire, Versant Sud et La Renaissance du Livre, pp. 43-68, 2006.



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